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Dictionnaire Étymologique Occitan
Robert A.Geuljans ©

HISTOIRES de MOTS OCCITANS

Une histoire de Grecs et de Romains.

pittakion «petit morceau de cuir ou d’étoffe»

   

            En languedocien  le petas  est un « morceau d’étoffe pour raccommoder ». Voilà un mot dont les formes et la répartition géographique  nous racontent l’histoire de l’influence grecque et romaine dans le Midi. La  limite nord de l’extension  du mot est une ligne qui suit la Loire et passe par  la Bourgogne.

            Nous trouvons en  Occitanie deux formes:

 1) pedas « vieux linge » ou « langes » avec  des dérivés comme en marseillais  repedassagi « rapiécer ». Cette forme  se trouve d’une part  dans le provençal,  à l’est   du Rhône dans une région qui va de Marseille  jusqu’à la Franche-Comté (dans le nord de cette zone le -d– entre voyelles a disparu au cours des temps et en franc-comtois *peás  est devenu pas « langes »), et  d’autre part dans le Nord de l’Espagne  dans le Roussillon (une amie catalane vient de me le confirmer quand elle était petite elle avait  des « culs pedassés »  c’est –à-dire des raccommodages sur les coudes de sa veste ) et dans une bande étroite qui va du département de l’Aude jusq’au sud de la Gascogne et à Bayonne. En catalan pedas, en espagnol pedazo, en portugais  pedaço  et même en basque pedašou.  signifient « morceau de cuir ou de tissu », Alibert donne les deux formes pedaç et petaç également pour les dérivés sans localisation.

2)A l’ouest du Rhône  nous trouvons la forme petas déjà attestée dans des textes du 14e siècle provenant de Toulouse, Albi et Montauban.  Dans les patois modernes,  on la trouve en Poitou,  Anjou, et dans le  Languedoc, notamment à Alès, Lasalle, Valleraugue, Béziers, Pézenas, dans le Tarn etc. etc. toujours avec le même sens de « morceau de cuir ou de tissu pour raccommoder ». Et bien sûr, il existe  de nombreux dérivés  comme  en  languedocien petassáou « grand morceau ( p.ex. pan d’un mur )» et le petassou "un boutis que les mamans mettaient sur le bras pour le cas où le bébé ferait pipi" (Manduel) ou  petassar « rapiécer ».  En français régional cela donne petasser « raccommoder » et au sens figuré  « faire la paix » (Andolfi ), aussi repétasser, rapetasser (ML) à Sète

Depuis les inondations les rues de Nîmes sont toujours petassées.

Eugène Rolland connaissait une devinette qui date bien d'avant l'utilisation du goudron pour petasser les rues et les routes.

            L’histoire de ce mot a longtemps été  un casse-tête chinois pour les étymologistes.  Le mot grec a deux  -tt-  Suivant l’évolution normale la forme avec -t- , comme petas est  régulière.  Comment expliquer  la forme provençale? C’est Walther von Wartburg qui nous a donné l’hypothèse la plus satisfaisante:

            Nous savons qu’ en grec ancien par l’évolution  phonétique régulière la prononciation   des consonnes doubles s’est affaiblie au 3e siècle avant JC,  et les deux  –tt–  sont devenus  –t- , donc pittakion est devenu  *pitakion.  Marseille comme d’habitude (un sujet d'études à développer) a suivi la Grèce antique.  A partir  de Marseille, le mot avec un seul  –t– qui plus tard est devenu –d-  ou a même disparu,  s’est répandu dans tout le sud de la Gaule et dans le nord de l’Espagne.

            Mais dans d’autres colonies grecques, et spécialement celles de la Grande Grèce (Magna Graecia), c'est-à-dire la Sicile et le sud de l’Italie (dans quelques villages comme  Calimera dans les Pouilles on parle encore grec de nos jours) cette évolution n’a pas été suivie, on continuait de prononcer  les deux –tt-.

            Au premier siècle avant J.-C. les Romains ont emprunté le mot ,   pittacium avec deux –tt–, à la langue grecque telle qu’elle  était parlée dans le sud de l’Italie. Nous  trouvons   pittacium dans différents textes latins à partir de 50 avant J.-C. Au temps des Césars le mot était très à la mode et servait à désigner  entre autres  « des compresses, des morceaux de cuir pour réparer les sandales, des billets de loterie, des étiquettes » etc. et la forme avec un –t- existe toujours en italien : petaccia « chiffon »,  pettacciare « rapetasser », à Milan petaš « tripes ». 

           Quand les Romains ont occupé la Gaule  avec la colonisation de Narbonne, (La Septimanie, partie la plus septentrionale du royaume et correspondant actuellement aux départements des Pyrénées-Orientales, de l’Aude, de l’Hérault et du Gard) ils ont introduit leur forme petas, et le mot a suivi les armées romaines en supplantant la forme  pedas, au moins jusqu’à la Loire, par la forme petas. La forme marseillaise avec un –d- a pu se maintenir dans  l’arrière pays marseillais et dans la péninsule ibérique.

           En français nous trouvons le verbe rapetasser à partir du 16e siècle notamment chez Rabelais. Il est probable qu’il a été introduit  dans la langue officielle à partir de Lyon et qu’il s’est propagé ensuite dans les patois du nord de la France, à partir de la capitale et il est resté dans le français régional:

"Quand Bretomié danse,
Danse Bretomié,
Anvé ta chemiz' blanche
Toute petassée!"
(Extrait de "Contes populaires du Bourbonnais" de Paul Duchon)

           Avec l’histoire de ces deux formes d’un  mot, petas et pedasl’étymologie et la géographie linguistique nous font comprendre le pourquoi de ces formes dans les patois  actuels. C’est l’évolution phonétique des mots qui  contraint l’étymologiste à expliquer la disparition ou le changement  d’un son ou d’un groupe de sons qui n’entrent pas dans le cadre des  changements  réguliers.

Bien sûr, l’histoire des formes pedas et petas ce n’est pas le  Pont du Gard, mais  les vestiges des Romains et des Grecs se rencontrent aussi dans la langue de tous les jours.