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Dictionnaire Étymologique Occitan
Robert A.Geuljans ©

ou HISTOIRES de MOTS OCCITANS

Esquichar-esquicher-quicha

Etymology of occitan "esquichar" and english "to squeeze"

Esquichar, esquicher en français régional. « Oh, la la,  tes parefeuilles  sont trop esquichés », me dit ma femme quand, péniblement,  j’essaie de recouvrir la dalle avec de vieux pare-feuilles qui  sont tous différents. Et moi, immigré d’un lointain pays nordique, je suis supposé  comprendre! Heureusement que Pierre Larousse le mentionne  dans son œuvre  monumentale: le GRAND DICTIONNAIRE UNIVERSEL DU XIXe SIECLE :

« Esquicher v. n. ou intr. (è-ski-ché -  provençal esquichar, presser fortement, s'esquichar, se faire petit pour passer en un lieu étroit). Jeux. Donner sa carte la plus faible pour éviter de prendre la main.  On dit aussi s'esquicher .Fig. Rester neutre dans une discussion, ne pas avancer son opinion de peur de se compromettre : il a senti la difficulté, et il S'EST ESQUICHE (Acad.) ».
Esquicher
reste dans les Larousse jusqu’en 1948. On le trouve également dans les dictionnaires de l’Académie Française à partir de 1789  et quelques années plus tard comme verbe réfléchi. Esquicher est présent dans le Petit Robert de 1967, toujours avec la mention "dialectal". J’ai compris, elle veut des joints plus larges. Bon, je m’esquiche donc au sens académique!

Mais l'influence de la langue d'Oc sur la langue d'Oïl augmente! Ce matin le 10 mars 2004 à 11H45 je l'ai entendu deux fois dans une émission de Stephane Bern avec le sens "serrer, presser". Il semble donc qu' esquicher est entrain de repasser dans la langue française.

                      Une fois les pare-feuilles[2] posés, je surfe un peu sur internet et je trouve que le mot esquicher a commencé une nouvelle vie dans le milieu des joueurs de bridge:  « Esquicher vieux mot français utilisé au jeu de Resi,[3] et ressuscité pour traduire le verbe anglais "to duck".Et dans un autre site il y a  une discussion  intéressante sur l’étymologie des mots esquicher, esquiver,  esquisser, l’anglais squeeze et squeezer.

Un cordon bleu de Manosque a inventé l'esquichade, une sorte de tapenade à base de courgettes. Voir la recette. Ce nom est dans la version anglaise! dans la version française l'étiquette et le contenu (?) changent : "Ce caviar d'aubergines parfumé à la truffe noire ... Les Français sont privés de l' esquichade.

 

 

 ETYMOLOGIE         Voici ce que je trouve dans le grand dictionnaire  étymologique de W. von Wartburg à propos d’ esquichar.  Il suppose l’existence dans les temps préhistoriques d’une onomatopée *skits ou *skitš  qui imite le bruit de « déchirer » ou « faire jaillir un liquide de quelque chose par la pression ». On trouve des mots qui y  correspondent  du point de vue de la forme et du sens  en Italie, en Sardaigne, dans le Midi de la France et en Catalogne. Dans les patois galloromans nous trouvons trois significations:

            1. « Déchirer »  surtout dans les régions de l’ouest, Aude esquissá , limousin esquichar, Gascogne esquissá.  A Bayonne esquis « déchirure ».  En ancien occitan [5] existait   esquinsar  ou  esquisar  « déchirer, arracher ».

            2.  « Presser, serrer, étreindre » ou comme verbe réfléchi  en   provençal s’esquichá :  «s’efforcer, se serrer les uns contre les autres; se contraindre, se blottir; céder, se soumettre ».  C’est ce dernier  sens qui a été ressuscité  pour traduire l’anglais « to duck ».  Les sens donnés par les dictionnaires français se rattachent à ce groupe  Nous les  retrouvons surtout dans les patois  de l’est du Midi :  esquissar « presser » attesté au 16e siècle à Avignon,  à Aix-en-Provence A Marseille naît l'expression esquichar l’anchoyo « faire maigre chère », à Pézenas s’esquichá « faire des efforts quand on va à la selle », ailleurs des mots comme le languedocien  esquichoú « pelotte de cire dont on a exprimé le miel »,  ou l’ancien provençal esquichamen « constipation ».  
Puis,  en Provence, le début du mot,  es-, a été senti comme s’il exprimait le jaillissement  et il était rattaché à la famille de verbes où es- provient du latin ex- « hors de », comme en français exproprier, expatrier, exclusion etc. 
Esquichar  est devenu cuchar « presser » en 1368  et quicha « presser avec force ». Il vit  en français régional quicher « presser ». Hier une amie me disait spontanément : « Le medecin m’a quiché le ventre » en faisant les gestes explicatifs. En patois de  St.André de Valborgne kitšá] est « serrer la main, appuyer » et  Valleraugue [kitšá ] « exprimer le suc ». Les Marseillais aiment  faire un quichet « presser un anchois sur une croûte avec quelques gouttes d’huile ». Toujours à Marseille  le quichier était l’ensemble « des etrangers qui viennent à Marseille le jour de Saint Lazare[6], parce qu’ils  étaient serrés comme des anchois? Il faudrait vérifier comment on appelle de nos jours les étrangers qui viennent à Nîmes pour la Feria. Enfin le quiché à Alès  c’est une targette.

Nouveau : the Quicher screw feeder. Un appareil qui qui place des écrous/vis dans la bonne position et les serre.

Notre quicher est allé très loin: A prononcer en français quicheur comme leader > leadeur.

En argot parisien quicher signifie"vomir". L'étymologie donnée par le Wiktionnaire (< de quiche sous-entendue lorraine < de l'allemand Kuchen "gateau") me semble fantaisiste. L'étymologie doit être l'occitan quicher. La naissance d'une expressions "Cela me fait quicher" à partir d' s'esquicher (Voir ci-dessus Pézenas), me semble parfaitement possible. Mais je n'arrive pas à trouver d'anciennes attestations de ce verbe en français/argot.  Peut-être y a-t-il un lien avec l’islandais  kveisa «  crampes d’estomac (voir ci-dessous)   

          3.   Le sens «  écraser, broyer » est limité au Dauphiné

            Tous les sens du verbe anglais to  squeeze[7]  font partie du deuxième groupe.  Quand un Anglais dit « I am squeezing the anchovy », le Marseillais n’aura aucune difficulté à le comprendre.

            Pour les étymologistes anglais l’origine de squeeze est obscure. Ils pensent que c’est probablement une altération du mot quease (c.1550),  de l’ancien anglais . cwysan "to squeeze, d’origine inconnue et de la même famille que  l’islandais  kveisa «  crampes d’estomac ».
            Nous proposons plutôt  esquichar. Du point de vue étymologique, les dates , XVIe siècle en ancien provençal, début XVIIe en anglais, ne posent pas de problème; par contre comment un mot occitan peut arriver dans le Royaume Uni c’est une autre histoire et pour le moment je n’ai pas d’ explication. Un emprunt au français ou à l’occitan  ou au gascon? 


to squeeze

I had always thought some of the Aggie traditions were crazy, but I really have no words to explain what is going on here. Someone told me it is some thing where they bunch together real close in a square and try to protect their dog. Apparently the corp members crowd together at critical times during a game and squeeze their testicles in order to feel the pain of the players and inspire the team. (thanks Mick) Sounds Aggie-rific to me. Maybe they just knew they were going to lose.

Esquisse

      Le mot italien schizzare qui signifie « faire jaillir un liquide sous pression » et le substantif  schizzo qui désigne cette action se rattachent au mot occitan.  Schizzo signifie également « la tache qui naît en faisant jaillir un liquide » et puis « premier plan d’un ouvrage d’architecture » chez Giorgio Vassari[8] (Arezzo 1511– Florence 1574). Et à cette époque la  langue italienne  jouait en France le rôle que l’anglais joue de nos jours.  La première fois que le mot apparaît sous la forme esquiche  « premier plan d’un ouvrage d’architecture » date de 1567 d’après le dictionnaire de Bloch et von Wartburg, ensuite c’est la forme esquisse depuis 1611 dans le dictionnaire de Cotgrave, qui donne aussi le verbe « esquicher »  avec –ch- , pour « tracer le premier plan etc. ». Ensuite le sens du mot s’est généralisé en passant dans les autres arts plastiques, dans la littérature et enfin   depuis  la deuxième moitié du XIXe siècle esquisse devient pratiquement synonyme de « ébauche ».

 Esquiver  ou esquicher pour traduire l'anglais « to duck »

       En ancien français, de la Chanson de Roland jusqu’au 15e siècle, il y avait le mot eschiver « éviter, fuir, échapper à » qui probablement n’était  plus courant que régionalement. Et l’histoire se répète : au 16e siècle l’italien schivare  « éviter, fuir » attesté depuis le 13e siècle, le remplace et donne en français esquiver quelque chose « éviter adroitement » depuis 1605.   Les deux, éschiver comme  schivare viennent d’un mot d’origine germanique, la langue franque parlée sur les rives du Rhin, *skiuhjan « fuir, éviter, craindre »[9]. Dans la Gaule cela a dû devenir  *skivire  et en ancien français echevir « éviter ». Le changement de conjugaison, toujours dans le sens de la simplification, est très courant dans l’histoire des langues, de là : français eschiver, qui au 13e siècle est emprunté par l’italien schivare « éviter ».
Ensuite au 16e siècle, l’histoire se répète,  c’est le français qui emprunte le mot à l’italien et francisé cela donne esquiver.

            Du point de vue de la signification   esquiver est tout proche d’esquicher, et de l’anglais squeeze, mais étymologiquement ce n’est pas la même chose. Un –v- ne devient pas –ch- sans raison et les nombreuses significations du verbe squeeze qui correspondent aux significations trouvées en occitan restent inexpliquées, si on adopte  l’étymologie esquiver pour squeeze.

 

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[2] Un autre mot régional, qui ne se trouve pas dans le TLF.

[3] Je n’ai pu trouver aucune description de ce jeu. Mais le jeu de cartes n’a été introduit en Angleterre qu’au 15e siècle. Voir : http://usf.bridge.free.fr/bridge/cartesajouer.html

[5] Emil Levy, « Petit  dictionnaire provençal—français »  

[6].  La première évangélisation en Europe s'est faite à partir de Marseille en l'an 43 par Ste Marie-Madeleine, apôtre de la Résurrection, et St Lazare le Ressuscité, son frère, premier évêque de Marseille. D’après une légende du haut moyen âge, St Lazare accompagné de  Marie Madeleine, Marie Jacobé, Marie Salomé, Sarah leur servante, Marthe, Marcelle, Sidoine, Maximin, Ruf, Cléone et Joseph d’Arimathie étaient jetés dans une barque sans gouvernail. Après un long  voyage au gré des vents et des courants, ils  sont  arrivés à l’embouchure du Rhône. St Lazare allait prêcher à Marseille dont il devint évêque. Sa fête a lieu le 17 décembre.

[7] Main Entry: 1squeeze

Date: circa 1601
transitive senses
1 a : to exert pressure especially on opposite sides of : COMPRESS b : to extract or emit under pressure c : to force or thrust by compression
2 a (1) : to get by extortion (2) : to deprive by extortion b : to cause economic hardship to c : to reduce the amount of <squeezes profits>
3 : to crowd into a limited area
4 : to gain or win by a narrow margin
5 : to force (another player) to discard in bridge so as to unguard a suit
6 : to score by means of a squeeze play
intransitive senses
1 : to give way before pressure
2 : to exert pressure; also : to practice extortion or oppression
3 : to force one's way <squeeze through a door>
4 : to pass, win, or get by narrowly

[8]  « Le vite de’ piu eccelente architetti, pittori  e scultori italiani » de 1550

[9] FEW XVII, p.124b

Autres mots marseillais:

viedai un juron trissadouiros tavan-mérdanciè tartonraire
sous

serrange
,
etc. etc.